AFFAIRE DITE « ATTEINTE A LA SURETE DE L’ETAT » : Les moyens de défense des avocats des accusés

Pour la première fois depuis l’éclatement de l’affaire dite complot contre le gouvernement, les 13 avocats (maliens et français) des six personnes accusées avec comme principal présumé instigateur Dr Boubou Cissé, ancien Premier ministre, étaient face à la presse le vendredi 8 janvier 2021, à la Maison de la presse pour partager avec les journalistes leur lecture de l’affaire. Cette première sortie des avocats des accusés met fin au monopole de la guerre médiatique sur cette affaire  pleine de zones d’ombre.

Le vendredi matin, ils étaient au total treize avocats à répondre présents à la Maison de la Presse, tous prêts à engager la bataille judiciaire auprès de leurs différents clients. Parmi les avocats présents dans la salle, on peut citer, entre autres, Me Kassoum Tapo, Me Marcel Ceccaldi et Me Eric (avocats français), Me Abdourahamane Ben Mamata Touré, Me Mamadou Traoré.

Tour à tour, ces éminents avocats ont fait un décryptage complet de l’affaire qui continue de défrayer la chronique au Mali.

Dans son mot introductif, Me Kassoum Tapo a d’abord tenu à préciser que les avocats de la défense sont au même niveau d’information que la presse à ce jour sur cette affaire. « Nous n’avons pas plus d’éléments que vous dans ce dossier. Notre analyse d’avocat se fonde sur le communiqué du Procureur de la République sur l’affaire qui a ouvert une information pour complot contre le gouvernement. L’auteur principal de ce complot serait Dr Boubou Cissé qui aurait des ambitions présidentielles qu’il n’a d’ailleurs partagées avec personne. Et le premier élément contradictoire vient justement de là. Car on ne peut pas avoir des ambitions présidentielles et vouloir s’en prendre aux institutions chargées d’organiser ces élections. Cela est absurde », s’étonne le conférencier.

Selon Me Tapo, on accuse aussi Boubou Cissé d’avoir tenu des réunions secrètes avec ses coaccusés. « Ce qui est faux aussi. Aucune réunion secrète n’a été faite entre lui et ces personnes. Aguibou Tall est le demi-frère de Boubou Cissé. Va-t-on lui reprocher d’avoir rencontré son frère ? Quant à Ras Bath, il n’a jamais rencontré Boubou Cissé. Ses rapports avec Boubou remontent à trois ou quatre ans. S’agissant du juge Sékou Traoré, il est accusé d’avoir introduit de la viande sacrificielle au palais, sur recommandation du marabout Lassane Kané qui n’est autre que son oncle. Depuis des années, Sékou Traoré, en croyant pieux, se rend au zihara de son oncle. Le juge Sékou est aussi accusé d’avoir empêché le chef de l’Etat de rencontrer des personnes. Mais ce que le Procureur ne sait peut être pas, c’est que ce n’est pas le Secrétaire général qui gère les rendez-vous du président. Vital, Koné, Kansaye et  Aguibou seraient les bras financiers de ce complot. Ils sont accusés d’avoir donné une prime d’adhésion de 200 millions de F CFA. Mais, toujours est-il qu’il n’y a aucune trace de ces 200 millions de F CFA à ce jour. Et les personnes à qui les fonds ont été remis sont restées non identifiées », commente l’ancien bâtonnier de l’ordre des avocats du Mali.

A sa suite, Me Ceccaldi  signale qu’il n’y a rien dans le dossier qui fonde la culpabilité des accusés. « C’est la première fois dans ma carrière que je vois une telle procédure. Ce dossier est scandaleux. Quand l’action politique se mêle de la justice, c’est la catastrophe », qualifie l’avocat français.

Selon lui, les garanties d’une procédure pénale équitable, comme prévues dans le code de la procédure pénale malienne, ont été violées. « L’avocat doit être présent au moment de la garde à vue de son client. Mais nos clients ont été détenus et séquestrés pendant 8 jours dans un lieu tenu secret. Pire, le principe selon lequel la personne arrêtée a le droit de se faire examiner par le médecin de son choix a été violé. On ne peut pas parler de justice sans l’impartialité », a dénoncé Me Ceccaldi.

Selon Me Eric, les avocats ne savent rien de l’enquête faite par la Sécurité d’Etat. « Nos clients sont détenus ; ce qui doit supposer l’existence de preuves précises et graves contre eux. Or il n’en est rien. Il y a une absence totale d’éléments probants dans ce dossier. Il faut qu’ils nous disent quand et où ont été tenues les réunions nocturnes et avec quels témoignages ? Les éléments qui motivent la détention provisoire ne sont pas réunis », explique Me Eric.

Selon Me Abdourahamane Ben Mamata Touré, les questions qui ont été posées par les agents de la Sécurité d’Etat à son client Sékou Traoré prouvent à suffisance que le dossier est vide et qu’il n’y a que des questions et des affirmations. « Lors de son interrogatoire, il lui a été posé les questions suivantes : « Savez-vous pourquoi vous êtes là ? La réponse de mon client était naturellement non. Les agents de la Sécurité d’Etat continuent : vous n’avez pas vu ce qu’on vous reproche sur les réseaux sociaux ? Réponse : non. Les agents continuent : Sur les réseaux sociaux, on vous accuse de complot contre le gouvernement. Ensuite  les questions se suivent : Est-ce que vous avez un lien avec Boubou Cissé ? Comment avez-vous été nommé au poste de Secrétaire général de la Présidence ? Voilà comment notre Sécurité d’Etat financée à coût de milliards enquête sur une affaire de déstabilisation des institutions », ironise l’avocat.   

A en croire le conférencier, dans l’imaginaire des agents de la SE le lien entre Sékou Traoré et Boubou Cissé est la position administrative du premier à la Présidence et le fait d’avoir travaillé un moment avec Boubou Cissé au ministère de l’Economie et des Finances. « Donc, dans leur imaginaire si Boubou Cissé est candidat, il pourrait se faire  aider par Sékou Traoré. Cela nous amène à poser la question si les autorités de la transition veulent vraiment organiser des élections propres à la fin de la transition. Il est aussi reproché à Sékou Traoré d’avoir introduit de la viande sacrificielle au Palais. Mais la nature de la viande n’a pas été précisée. Nous demandons à la justice malienne de rendre au Mali sa dignité. Car la transition passe, mais la justice demeure », a demandé l’avocat.

Selon Me Mamadou Traoré, le cas de Ras Bath est une violation flagrante de la loi spéciale des délits de presse qui exige un traitement judiciaire spécial. « Au-delà, la poursuite en matière de délit de presse nécessite la plainte de la victime des propos offenseurs », signale le conférencier.

Me Tapo poursuit en disant qu’il est inadmissible que la SE poursuive un délit de presse dans un Etat de droit, dans un Etat démocratique.

Selon lui, jusqu’à ce jour Dr Boubou n’a pas été ni convoqué ni interpellé par la justice malienne.

Interrogé sur la question de savoir si Boubou est dans une situation de fuite, Me Tapo explique qu’il n’en est rien. « Il n’est pas en fuite. Il est en sécurité pour sa vie. Sa vie était en danger », a-t-il dit sans donner plus de détails.

Selon Me Ceccaldi, il n’a pas rencontré son client Boubou Cissé à son arrivée à Bamako. « Et je ne compte pas le faire. Si la SE s’attend à ce que je le rencontre pour le retrouver, elle perd son temps », a-t-il dit.

Youssouf Z KEITA

 


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